• Récit épique

      

      

    La guerre du 18

     

     

     

     

    J 

     

     

     

     

    ’inspire lentement puis j’expire en oubliant la peur qui me tenaille telle une serre griffant mon ventre noué par l’appréhension. Je vide ma tête de toute pensée parasite et ferme les yeux dans une ultime tentative de concentration. Aujourd’hui, en ce jour maudit du dimanche 18 décembre censé être un jour de repos et de paix, une dure besogne m’incombe et je défie les Dieux Tout Puissants, que j’entends déjà ricaner, de me contredire lorsque j’ose la qualifier de dantesque et purement impossible. Mais il n’est pas dit que moi, fille de mon divin Père seigneur de notre maisonnée, n’essayerai pas de vaincre l’insurmontable, l’inqualifiable et dur labeur de ranger ma chambre et d’y ôter tout grain de poussière récalcitrant ayant élu clandestinement domicile dans celle-ci.

     

     

     

    Je commence par évaluer la situation d’un œil critique, les mains sur les hanches. Un désordre indescriptible règne en maître dans ma chambre. La tempête Joachim a très certainement dû y faire un détour car il est totalement inimaginable et en toute honnêteté inavouable que ma petite personne ait étalé et ouvert chaque livre, classeur et cahier disponibles avec tellement d’application et de persévérance sur les lattes du plancher que je les aperçoive à peine. Mon regard, aussi acéré que celui d’un aigle royal, se détourne de ce carnage et tombe sur ma pauvre blouse de sciences physiques, blanche à l’origine, pendant négligemment sur le bord de mon étagère comme une vieille chaussette délaissée par son porteur. Je lève les yeux vers mon illustre lustre et le voit avec horreur recouvert d’une telle couche de poussière que cinq aspirateurs  n’en enlèveraient même pas le quart. Horrifiée, je détourne mes yeux de cette affreuse scène. Sainte Mère de Dieu ! La tâche s’annonce fort difficile. Adossée à ma porte et continuant mon tour d’horizon, j’observe l’ampleur des dégâts dans ma pauvre chambre dévastée par une guerre impitoyable. La carcasse de mon lit gît contre le mur de droite. La couette est roulée en boule dans un coin du lit tel un chien errant et tient compagnie à deux malheureux soldats méchamment piétinés, feu mes oreillers. Quelques pulls froissés traînent misérablement sur le drap-housse et tendent vers moi leurs bras décharnés. D’autres blessés de guerre semblables font les sentinelles le long de mon imposante armoire ou sont de guet à dix mètres du sol sur mes deux étagères murales situées au-dessus de mon bureau, devant moi. Le carnage se poursuit ainsi jusque sous ma fenêtre où j’aperçois avec surprise mon stylo à bille rose, seul rescapé dans ce secteur du champ de bataille. Je pose finalement mon regard perçant sur ma poubelle à quelque pas de moi qui déborde et déverse généreusement son contenu au sol.

     

     

     

    Il n’est pas question que je faiblisse face à cette campagne désastreuse.

     

      

     

    Au plus haut de ma détermination, je relève le menton en signe de défi. J’assouplis consciencieusement chacun des dix doigts, chacune des vingt-huit phalanges de mes deux mains et me masse vigoureusement la nuque.

     

     

     

    Après cette préparation nécessaire à toute personne s’apprêtant à relever un défi, j’appelle mes soldats. J’ai élaboré ma stratégie. Le balai contre le mur, le chiffon à poussière dans une main, le produit dépoussiérant dans l’autre et l’aspirateur attendant sagement mes ordres, je fais courageusement face à mon Destin.

     

     

     

    Chargez !

     

     

     

    Je m’avance résolument en enjambant ma poubelle et je balaie d’un coup de bras meurtrier les divers objets ayant pris position sur mon bureau. Sous-main, agenda, calendrier, trousse, clés : tout y passe. Triomphante, je jette pêle-mêle mes adversaires au sol. Je décide seulement de garder en otages ma lampe et mon réveil. Puis j’asperge férocement  mon bureau avec mon fidèle compagnon Dépoussiérant et j’enchaîne en lançant une nouvelle offensive dévastatrice sur l’ennemi en frottant de mon chiffon la surface mouillée avec une énergie renouvelée.

     

     

     

    Après cette rude épreuve, mon bureau, vaincu, n’oppose aucune résistance. Je replace avec soin mes otages et raccroche leurs chaînes à la multiprise dissimulée sous mon bureau. Par la même occasion, je vide ma poubelle sur le tumulus qui s’érige progressivement au centre de ma chambre. A ce moment-là, je me rappelle d’un coup avoir vu un de mes jeans ainsi que deux paires de chaussettes sur mes deux étagères murales. Alors, bravant tous les dangers et avec un courage inouï, je grimpe sur mon bureau qui est depuis peu mon nouvel allié. La sueur dégouline sur mon front et tombe dans mes yeux mais, au prix de ma vie, je tente le tout pour le tout. Au prix d’un effort surhumain, j’arrive à sauver d’une chute mortelle mes trois compagnons d’infortune. Perchée sur les épaules robustes de mon allié, j’en profite pour secourir aussi ma pauvre blouse en perdition qui a fait naufrage sur l’étagère d’à côté.

     

     

     

    Après ces actes héroïques, je redescends prudemment de mon perchoir, de peur de me blesser, puis je regarde avec satisfaction le travail déjà accompli. Bien sûr, il faut encore faire le lit et ordonner tout ce désordre. Rien qu’à cette idée, mes muscles perclus de douleur par mes précédents efforts protestent. Mais je ne renonce pas et me vois contrainte de me débarrasser, à regret, de la blouse fatiguée ainsi que des vêtements froissés en leur faisant faire un improbable et incroyable saut périlleux digne des meilleurs athlètes pour qu’ils atterrissent finalement sur le tumulus central.

     

     

     

    Sans m’attarder davantage sur le triste sort de mes compagnons, je franchis en un bond la distance qui me sépare du lit, le chiffon et le dépoussiérant bien en main. Je pose délicatement mes deux subordonnés à terre puis reporte mon attention sur le lit. Je souffle un bon coup. Non, on ne se décourage pas. Allez ! Je commence par remettre d’aplomb la couette en un tour de main puis je redonne du volume à mes deux oreillers et me désole pour mes pauvres pulls avant de les jeter à leur tour sur le tumulus. Ceci étant fait, j’attrape avec résolution mon tabouret sous une pile de livres qui cascadent gracieusement avant de s’étaler sur le parquet dans un grand boum ce qui crée un mini-séisme ébranlant toute la maison. Rassemblant tout mon courage, je monte sur le tabouret après avoir pris bien en main le chiffon. Je me dresse dangereusement sur la pointe des pieds au risque de me rompre le cou. Puis, avec l’énergie du désespoir, j’essaye d’enlever la poussière résolument fixée à mon lustre comme un chewing-gum frais à une chaussure. Ma tentative suicidaire n’ôte qu’un demi-milligramme de poussière. Je rumine en silence et j’aperçois soudain des petits grains de poussière qui voltigent vers moi avec un enthousiasme évident. La milliseconde d’après, mon nez me démange furieusement et j’éternue en rafale une bonne cinquantaine de fois en direction des quatre points cardinaux. Enfin, une accalmie se présente et me laisse pantoise, le nez gros comme une pastèque et d’une intéressante couleur rouge. Nom d’un Schtroumpf à lunettes, quelle attaque ! Je sais reconnaître la supériorité d’un adversaire et là, c’était une attaque éclair tout-à-fait fantastique même si j’en étais la cible.

     

     

     

    Après moultes réflexions, je me décide à abandonner la partie à contrecœur et me rabats sur le tumulus.

     

     

     

    Je descends avec précaution de mon perchoir et le regarde pensivement. Maintenant que j’en ai fini avec la poussière, j’élabore une nouvelle stratégie pour le rangement. Une tactique s’ébauche déjà dans mon esprit. Je repense avec tristesse à tous ces morts. Quel combat cela a été ! Il est vrai que la taille de la sépulture est vraiment impressionnante parce que gigantesque. Aussi grande que la pyramide de Khéops, elle frôle le plafond. Il va falloir la démolir lentement, prudemment, sûrement et assurément avec méthode.

     

     

     

    Bon, commençons par ramasser les livres, classeurs et cahiers ouverts tout autour. C’est ainsi que je me retrouve à quatre pattes à faire l’aller-retour entre le bas de mon étagère, où sont censées se trouver mes affaires scolaires, et les quatre coins de ma chambre en laissant sur mon passage un sillage de papiers froissés, d’emballages en provenance de ma poubelle et bien d’autres choses encore en bien trop grande quantité. Après une éternité à jouer à la limace, je fais enfin le vide autour du monticule au centre de ma chambre.

     

     

     

    Il me reste un dernier, un seul, un ultime geste qui changera la face du monde voire de l’univers entier : ranger le bric-à-brac entassé au milieu de la pièce.

     

     

     

    Résignée comme jamais je ne l’ai été dans ma courte existence, je me traîne lamentablement et m’écorche les doigts à force de replacer les objets sur mon bureau. Il me semble avoir perdu au moins vingt litres de sang avec toutes les coupures causées par le bord tranchant comme un rasoir des feuilles. Mon bureau devenu enfin présentable après le fruit de mon dur labeur, je m’attaque à la suite. Et pour les malheureux vêtements maltraités, je ne fais pas de quartier : je les case tous dans la machine à laver.

     

     

     

    J’observe avec circonspection les restes du tumulus : le contenu varié de ma poubelle désormais vide et un mélange de mouchoirs, de papiers en tous genres et de mines cassées ainsi que mon fameux stylo rose que je m’empresse de ranger dans ma trousse. Je retrouve également ma calculatrice que je croyais perdue au fin fond du lycée et que je pose avec précaution sur mes cahiers de maths. Puis, enfin, avec un plaisir non dissimulé, je balaie tout le reste du tumulus dans un grand sac poubelle que je compte bien jeter à la première occasion. Je passe ensuite l’aspirateur avec application. Quel bruit assourdissant ! Il est tellement bruyant qu’il pourrait effrayer Batman en personne.

     

     

     

    Fière de moi, je m’applaudis moi-même de l’exploit irréalisable que je viens de réaliser avec brio et classe et qui devrait assurément être mentionné dans le livre des records.

     

     

     

    Pour célébrer ma victoire, je me permets ces trois mots : Veni, Vidi, Vici !

     

     

     

     FIN

     

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 4 Mars 2014 à 14:00

    Pas mal du tout, ça sent le vécu! ;-)

    Bon sérieusement, tu es douée pour tout on dirait, en tout cas, écriture y compris poésie, dessins et blog, c'est certain!

    A bientôt et merci de ta visite chez moi, j'espère que tu n'as rien rangé!!!

     

    2
    Mardi 4 Mars 2014 à 15:41

    Merci beaucoup.

    Et effectivement, c'est vraiment du vécu !

     

    3
    Jeudi 8 Mai 2014 à 17:46

    Magnifique, je me suis amusée à relire tous tes poèmes et ton récit! oopsJe dois t'avouer qu'ils me touche toujours autant yeset je suis déçue (par les autres) que peu te connaisse (décidément ils n'ont rien compris à la vieno). J'adorerais (si tu me le permet) que je met un ou deux de tes poème sur mon blog. Merci de bien me répondre, bonne journée et encore une fois "Magnifique!"^^

    4
    Jeudi 8 Mai 2014 à 19:26

    Merci pour tes compliments ! Ca me fait plaisir de voir qu'au moins une personne (voire plus) apprécie mes écrits biggrin ! Et si en plus tu les comprends, c'est encore mieux ! Et bien sûr que tu peux mettre quelques uns de mes poèmes sur ton super blog ! Tant que tu dis d'où ils viennent, il n'y a aucun problème ! wink2  Vraiment un GRAND merci de visiter mon blog peu connu. Je continue de visiter ton blog aussi souvent que je le peux ! Très bonne journée à toi aussi !

    5
    Jeudi 8 Mai 2014 à 20:13

    Merci beaucoup, je serait de les mettres je vais conseiller ton blog. Et merci de visiter mon blog au fait ta déjà lu mon "roman" j'aimerais beaucoup avoir ton avis!!

    6
    Lundi 11 Janvier 2016 à 18:01

    Juste super drôle ! Je trouve que ton idée de guerre contre la poussière est très originale et  puis surtout tu l'as extrêmement bien exploitée : c'est un vrai récit épique, même le choix du vocabulaire est adapté. J'aime particulièrement le passage du sauvetage du jean et des chaussettes. Vraiment très amusant, bravo !

      • Lundi 11 Janvier 2016 à 18:32

        Merci !  Il faut dire que l'inspiration n'a pas été très difficile à trouver ^^

    7
    Lundi 28 Novembre 2016 à 14:19

    "Fière de moi, je m’applaudis moi-même de l’exploit irréalisable que je viens de réaliser avec brio et classe et qui devrait assurément être mentionné dans le livre des records."  

    C'est trop drôle ! ^^ C'est vraiment bien écrit tu as du t'éclater :D

      • Lundi 28 Novembre 2016 à 19:23

        En fait, j'ai juste mis des mots sur une bien triste réalité, voilà tout ^^ C'est clair que c'était fun à écrire surtout avec un modèle plus vrai que nature !

    8
    Mercredi 5 Avril à 20:53

    excellent ! d'une auto-dérision qui ferait fondre le stroumph grognon en un amoureux transit winktongue j'adore 

      • Jeudi 6 Avril à 19:33

        Merci =D Je carbure effectivement à l'autodérision : c'est pas cher et ça dure !

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